Massogbé Touré Diabaté: la femme qui a mis l’anacarde ivoirien à l’épreuve de l’industrie

À Odienné, dans le nord de la Côte d’Ivoire, Massogbé Touré Diabaté a fait de l’anacarde bien davantage qu’une culture de rente : une matière première à produire, transformer et exporter depuis le territoire ivoirien. Plus de quarante ans après ses premiers pas dans la filière, la PDG de SITA continue d’incarner une certaine idée de l’entrepreneuriat africain : celle qui préfère l’usine au simple comptoir d’exportation et la valeur ajoutée locale aux matières premières qui partent brutes.

Une graine, un voyage et une intuition

Il y a des carrières qui commencent par un diplôme, d’autres par un héritage familial. Celle de Massogbé Touré Diabaté commence plutôt par un déplacement.

Après ses études et une première expérience professionnelle dans une entreprise internationale, elle part en mission à Madras, en Inde. Là-bas, elle découvre une réalité qui va changer son regard sur le potentiel agricole de son propre pays : la noix de cajou y est déjà valorisée et transformée alors qu’en Côte d’Ivoire, l’anacardier reste encore largement associé à la production agricole.

À son retour, elle décide de miser sur cette culture.

Les sources disponibles situent ses premiers engagements dans la filière au début des années 1980. Le Africa CEO Forum indique qu’en 1981, elle organise des femmes rurales et crée la Coopérative des Planteurs d’Anacardier de Côte d’Ivoire, la COPLACI. Une autre interview de l’intéressée évoque un démarrage avec seulement cinq hectares sur une parcelle personnelle.

Il faut ici se méfier des chiffres racontés trop rondement. Certaines biographies disponibles en ligne parlent de cinq hectares, d’autres avancent des superficies beaucoup plus importantes ou mélangent plantation personnelle, zones de production accompagnées et terres exploitées. Ces chiffres ne sont pas suffisamment documentés pour être présentés comme une superficie actuelle vérifiée de son patrimoine agricole.

Ce qui est solidement documenté, en revanche, c’est la logique de départ : faire comprendre aux producteurs du Nord ivoirien que l’anacarde pouvait être autre chose qu’un arbre planté dans le paysage. Il pouvait devenir une activité économique structurée.

D’Odienné à l’usine

Le véritable tournant intervient en 2000 avec la création de SITA SA, la Société ivoirienne de traitement de l’anacarde.

Les différentes sources convergent sur cette date, même si certaines publications plus anciennes évoquent parfois 2002. La propre documentation de SITA retient 2000 comme année de création.

Le choix est loin d’être anodin.

Pendant longtemps, le défi de nombreuses agricultures africaines a été résumé par une image simple : produire beaucoup, puis regarder partir la matière première. Avec l’anacarde, la question est particulièrement sensible. La noix brute possède une valeur, mais la transformation en amandes, produits torréfiés ou autres dérivés permet de capter davantage de valeur dans le pays producteur.

Massogbé Touré Diabaté fait précisément ce pari.

SITA développe ainsi une activité qui associe production, transformation et exportation. Selon la documentation officielle de l’entreprise, son unité dispose aujourd’hui d’une capacité installée annoncée de 20 000 tonnes par an et est certifiée HACCP.

Le parcours de l’entreprise a également été distingué par les pouvoirs publics ivoiriens. Dans le dossier du Prix national d’Excellence 2019, SITA était présentée comme une entreprise installée à Odienné, avec un capital de 2 milliards de FCFA et un effectif de 800 employés à cette période. Le document souligne notamment sa capacité de production, son réseau de distribution et sa contribution à l’emploi local.

Les chiffres d’effectifs ont toutefois évolué selon les années et les sources : il est donc préférable de ne pas transformer le chiffre de 800 salariés de 2019 en donnée actuelle.

Une industrie qui porte aussi un visage féminin

L’autre particularité de cette histoire tient à la place des femmes.

Dans les unités de transformation de l’anacarde, le travail mobilise une main-d’œuvre importante, notamment dans les opérations de décorticage, de dépelliculage, de classification et de contrôle qualité.

En juillet 2026, l’Agence ivoirienne de presse rapportait qu’une cérémonie organisée à Odienné avait distingué onze agents de SITA travaillant notamment dans le décorticage, le calibrage, la cuisson, le contrôle qualité, la classification, le dépelliculage et le séchage.

Ce détail raconte quelque chose d’essentiel : une usine de cajou n’est pas seulement une machine qui transforme une noix. C’est une chaîne de métiers, de compétences et de gestes.

Massogbé Touré Diabaté a d’ailleurs régulièrement défendu l’accès des femmes au financement et à la décision économique. Son engagement dépasse le périmètre de SITA : elle a exercé des responsabilités au sein de la Confédération générale des entreprises de Côte d’Ivoire et dans des organisations consacrées à l’entrepreneuriat féminin.

Le gouvernement ivoirien rappelait déjà en 2014 qu’une unité de production de SITA à Odienné employait alors plus de 800 personnes, en présentant Massogbé Touré comme une actrice de l’entrepreneuriat féminin et de la transformation de l’anacarde.

Le cajou ne s’arrête pas à l’amande

C’est ici que l’histoire de Massogbé Touré Diabaté devient particulièrement intéressante pour un média consacré aux plantes, aux matières premières et aux savoir-faire.

Car l’anacarde ne se résume pas à la noix que l’on grignote.

Autour de l’amande existent d’autres fractions du fruit et de la coque qui intéressent aujourd’hui la recherche : pomme de cajou, coques, baume de cajou ou CNSL — Cashew Nut Shell Liquid.

La coque contient notamment un liquide riche en composés phénoliques comme l’acide anacardique, le cardanol et le cardol. En Côte d’Ivoire, des chercheurs ont étudié les caractéristiques physicochimiques du baume extrait des coques provenant d’usines de transformation, dans une perspective de valorisation de ce sous-produit.

Et c’est là que la cosmétique entre en scène — avec prudence.

Des travaux scientifiques menés en Afrique et ailleurs ont étudié le potentiel du CNSL et de ses composés pour différentes applications. Une publication dans l’African Journal of Biotechnology relève notamment des activités biologiques intéressantes et envisage des applications cosmétiques ou pharmaceutiques, tout en insistant sur la nécessité de poursuivre les recherches afin d’obtenir des préparations sûres et efficaces.

Une étude nigériane publiée en 2024 s’est, elle, intéressée à l’extraction plus écologique du CNSL et à sa composition chimique, dans une logique de valorisation des déchets de l’industrie du cajou.

Mais attention au raccourci.

Le fait qu’un composé du cajou possède une activité biologique en laboratoire ne signifie pas qu’une crème contenant du cajou « rajeunit la peau », élimine les taches ou protège automatiquement du soleil.

Une étude menée en Zambie a notamment observé une activité de protection UV du CNSL dans des conditions expérimentales. Cela constitue une piste de recherche, pas la preuve qu’une huile ou une crème artisanale au cajou puisse remplacer une protection solaire testée et réglementée.

Cette distinction est capitale. Le mot « naturel » ne dispense ni de caractérisation chimique, ni de tests toxicologiques, ni de contrôle de formulation.

Une opportunité africaine : transformer aussi les déchets

La véritable question industrielle pourrait donc être plus large que celle de la noix.

Que faire de tout ce qui reste après la transformation ?

Dans une économie circulaire bien pensée, la coque qui hier représentait surtout un résidu peut devenir une source de molécules industrielles. Le CNSL intéresse déjà la recherche pour des applications dans les matériaux, la chimie, l’agriculture et potentiellement la cosmétique.

Des travaux conduits au Nigeria ont par exemple exploré des méthodes d’extraction utilisant des solvants plus respectueux de l’environnement.

Au Burkina Faso, des chercheurs de l’Institut de recherche en sciences appliquées et technologies et de l’Université Joseph-Ki-Zerbo ont également étudié les caractéristiques des coques d’anacarde et du baume qui en est dérivé.

L’enjeu pour l’Afrique est considérable : ne pas seulement exporter des noix, mais développer progressivement une industrie capable de valoriser chaque fraction utile de l’arbre.

C’est ici que le parcours de Massogbé Touré prend une résonance qui dépasse son propre portrait.

Son pari initial portait sur la transformation de l’anacarde. La génération industrielle qui vient pourrait pousser le raisonnement plus loin : transformer les coques, valoriser les pommes, développer des ingrédients alimentaires, techniques ou cosmétiques, créer des laboratoires de formulation et surtout conserver davantage de propriété intellectuelle et de valeur économique sur le continent.

Mais SITA est-elle déjà une entreprise cosmétique ?

Non — du moins, les sources publiques consultées ne permettent pas de l’affirmer.

SITA est avant tout documentée comme une entreprise de production, de transformation et de commercialisation de l’anacarde. Son activité s’est également diversifiée dans d’autres secteurs selon plusieurs sources.

L’entreprise dispose par ailleurs d’une présence américaine, SITA Kernel LLC, orientée notamment vers les produits de cajou torréfiés, le conditionnement et la distribution.

Il serait donc trompeur de présenter Massogbé Touré Diabaté comme une « patronne de la cosmétique naturelle africaine ». Son apport documenté se situe d’abord dans l’agro-industrie et la transformation de l’anacarde.

La cosmétique apparaît plutôt comme l’une des pistes potentielles de valorisation scientifique de certaines fractions de l’anacarde.

Et cette nuance vaut de l’or.

La qualité avant le marketing

Si demain une industrie africaine veut transformer le baume de cajou en ingrédient cosmétique, elle devra franchir une série d’étapes que le discours sur le « naturel » oublie parfois.

Il faudra identifier précisément la matière première, contrôler sa composition, sa stabilité et sa pureté, évaluer sa sécurité, déterminer les concentrations pertinentes et tester les formulations finales.

En Côte d’Ivoire, le secteur cosmétique est encadré par des normes nationales. Le catalogue 2025 de CODINORM recense notamment une norme générale sur les produits cosmétiques ainsi que des normes portant sur les crèmes, lotions, pommades, gels et autres catégories.

Le pays dispose également d’un dispositif de certification pour les produits cosmétiques naturels, avec des critères notamment physicochimiques et microbiologiques.

Autrement dit, mettre « naturel » sur une étiquette ne suffit pas à faire un bon produit.

Le vrai « made in Africa » ne devrait pas seulement se reconnaître à son emballage ou à son slogan. Il devrait aussi se reconnaître à la qualité de sa matière première, à la traçabilité de son origine, à la rigueur de ses analyses et à la capacité de ses laboratoires à démontrer ce qu’ils avancent.

Une distinction française qui arrive comme un point d’étape

Le 20 juillet 2026, à la Résidence de France à Abidjan, Massogbé Touré Diabaté a été élevée au rang d’Officier de l’Ordre du Mérite agricole de la République française. La distinction lui a été remise par l’ambassadeur de France en Côte d’Ivoire, Jean-Christophe Belliard, en présence de plusieurs personnalités ivoiriennes.

Cette décoration intervient après plusieurs autres reconnaissances.

En 2018, la CGECI lui avait attribué le Prix d’excellence du meilleur chef d’entreprise dans la catégorie femme.

En 2019, SITA remportait également le Prix national d’Excellence de la meilleure entreprise exportatrice.

Ces distinctions ne constituent évidemment pas à elles seules une mesure scientifique ou économique de la performance de l’entreprise. Elles témoignent néanmoins de la reconnaissance institutionnelle acquise par son parcours dans l’agriculture et l’agro-industrie ivoiriennes.

Le véritable héritage : ne plus regarder l’Afrique comme un simple verger

Il serait facile de raconter Massogbé Touré Diabaté comme une success story supplémentaire.

Ce serait passer à côté de l’essentiel.

Son histoire pose une question beaucoup plus dérangeante : combien de matières premières africaines continuent-elles encore de quitter le continent avant d’avoir livré toute leur valeur ?

L’anacarde donne une partie de la réponse.

La noix peut devenir amande. L’amande peut devenir produit alimentaire. La coque peut devenir matière première industrielle. Les molécules qu’elle contient peuvent intéresser la recherche. Et chaque transformation supplémentaire peut créer des métiers, des compétences, des entreprises et des brevets.

Mais entre le potentiel d’une molécule et le produit commercialisé dans une boutique, il y a un long chemin : laboratoire, toxicologie, formulation, réglementation, propriété intellectuelle, industrialisation et contrôle qualité.

C’est précisément là que l’Afrique devra investir si elle veut passer du rôle de fournisseur de matières premières à celui de propriétaire de chaînes de valeur.

Massogbé Touré Diabaté n’a pas inventé l’anacarde ivoirien. Elle n’en a pas non plus, à elle seule, transformé toute la filière.

Elle a fait quelque chose de plus concret : elle a montré, très tôt, qu’une Ivoirienne pouvait regarder une matière première locale, y voir une industrie et prendre le risque de construire l’usine.

Aujourd’hui, la prochaine bataille pourrait se jouer ailleurs : dans les laboratoires capables de transformer les coques, les résidus et les molécules africaines en ingrédients dont la valeur ne s’arrête plus aux frontières du continent.

Une femme, une usine, une autre manière de regarder la matière première

Massogbé Touré Diabaté restera associée à l’histoire industrielle de l’anacarde ivoirien. Mais son parcours raconte surtout une bataille plus vaste : celle de la transformation locale.

Dans le Nord ivoirien, l’anacardier n’est plus seulement un arbre de savane dont on récolte les noix. Il est devenu le point de départ d’une chaîne industrielle, avec ses ouvriers, ses machines, ses contrôleurs qualité, ses transporteurs, ses producteurs et ses marchés.

Et demain, peut-être, ses coques auront elles aussi leur histoire.

Car une matière première africaine n’est jamais vraiment pauvre : parfois, il faut simplement apprendre à regarder ce que l’on jetait.

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