Le message des JNCC est clair : produire ne suffit plus
Au Parc des Expositions d’Abidjan-Port-Bouët, le discours sur le cacao ivoirien change de ton.
Mardi 1er septembre, à l’ouverture de la 10ᵉ édition des Journées nationales du cacao et du chocolat (JNCC), le ministre de l’Agriculture, du Développement rural et des Productions vivrières, Bruno Nabagné Koné, a appelé la filière à franchir une nouvelle étape : passer de la logique du volume à celle de la valeur.
Le thème de cette édition — « Jeunesse et cacaoculture du futur » — donne le décor. La question n’est plus seulement de savoir combien de fèves la Côte d’Ivoire peut produire. Elle est de savoir ce que le pays peut fabriquer, vendre, exporter et surtout conserver comme valeur économique à partir de ces fèves.
La nuance est importante.
Car une fève récoltée dans une plantation ivoirienne peut encore parcourir une longue chaîne avant de devenir tablette, poudre, beurre, pâte ou produit gastronomique fini.
C’est précisément cette chaîne que les autorités veulent densifier.
Le directeur général du Conseil du Café-Cacao, Yves Brahima Koné, a indiqué que 650 000 tonnes de cacao avaient été transformées au cours de la campagne 2025-2026, correspondant à un taux de transformation annoncé de 30 %. La capacité industrielle installée devrait, elle, passer de 1,155 million à 1,344 million de tonnes au cours de la campagne 2026-2027 grâce à la mise en service de nouvelles unités.
Autrement dit : les usines existent de plus en plus. Le prochain enjeu est de savoir ce qu’elles produisent et jusqu’où elles peuvent aller dans la chaîne de valeur.

Une industrie qui ne part pas de zéro
Il serait faux de raconter la transformation ivoirienne comme si tout restait à construire.
En 2024, le gouvernement recensait déjà 12 entreprises exploitant 14 usines consacrées à la première transformation du cacao, notamment en masse, beurre et autres produits semi-finis. La capacité de broyage était alors estimée à 972 000 tonnes, avec un objectif de progression lié à de nouvelles unités industrielles.
La Côte d’Ivoire possède donc un appareil industriel conséquent.
Mais il faut distinguer capacité installée, volume effectivement transformé et fabrication de produits finis. Ce ne sont pas trois façons de dire la même chose.
Une usine capable de broyer plusieurs centaines de milliers de tonnes ne signifie pas que cette quantité est effectivement transformée chaque année. Et transformer la fève en produits semi-finis ne signifie pas encore fabriquer suffisamment de chocolat, de confiseries ou de produits alimentaires finis capables de conquérir durablement les marchés africains et internationaux.
C’est là que se trouve une partie du véritable chantier.
Le gouvernement avait déjà affiché l’ambition de porter plus loin la transformation locale et, à terme, de transformer l’intégralité de la production nationale.
La prochaine bataille se jouera donc moins dans le simple nombre de fèves sorties des plantations que dans la profondeur de la transformation.
De la cabosse à la tablette : le maillon qui change tout
Dans une cuisine familiale, quelques carrés de chocolat semblent bien éloignés d’une plantation de cacao.
Pourtant, entre les deux, il existe une succession de métiers : fermentation, séchage, contrôle qualité, stockage, broyage, pressage, formulation, chocolaterie, conditionnement, logistique, marketing et distribution.
Chaque étape peut créer de la valeur.
Et chaque étape peut aussi être réalisée ailleurs.
C’est pourquoi la formule prononcée par Dr Emmou Sylvestre, député-maire de Port-Bouët, prend une dimension économique plus large : « De la fève au chocolat, de la plantation à l’industrie, nous devons construire une véritable chaîne de valeur ivoirienne. »
L’enjeu n’est donc pas simplement de produire du chocolat ivoirien pour le plaisir de l’étiquette.
Il est de faire en sorte que davantage de compétences, d’emplois, de savoir-faire industriels et de revenus restent attachés au territoire producteur.
Pour une économie agricole, la différence est considérable.

La jeunesse ne doit pas être cantonnée à la plantation
Le choix du thème des JNCC 2026 n’est pas anodin.
Le Conseil du Café-Cacao veut attirer les jeunes non seulement vers la production, mais également vers la transformation primaire, la chocolaterie et les activités connexes. Yves Brahima Koné a également insisté sur la nécessité de renforcer la recherche pour obtenir des plants plus performants, résistants aux maladies et à la sécheresse, ainsi que pour améliorer la mécanisation et la protection phytosanitaire.
Cette vision mérite d’être élargie.
Le jeune Ivoirien de demain n’a pas nécessairement vocation à devenir planteur au sens traditionnel du terme.
Il peut être agronome, pépiniériste, technicien de fermentation, torréfacteur, chocolatier, ingénieur agroalimentaire, développeur d’outils numériques, spécialiste de la qualité, logisticien, designer packaging ou entrepreneur alimentaire.
C’est probablement l’une des évolutions les plus intéressantes du discours actuel sur la cacao-culture.
La plantation devient le début d’une chaîne de métiers, et non plus son horizon.
Le prix bord champ rappelle toutefois une autre réalité
Le 1er septembre, l’ouverture des JNCC a également marqué le lancement de la campagne principale 2026-2027.
Le prix minimum garanti bord champ a été fixé à 1 200 FCFA/kg pour le cacao bien fermenté, bien séché et bien trié, et à 1 300 FCFA/kg pour le café. Le gouvernement explique ce niveau de prix notamment par les ventes réalisées par anticipation et par la forte volatilité du marché international du cacao.
Ce chiffre raconte une autre histoire.
Pour le producteur, le prix bord champ reste la réalité la plus immédiate : celle qui arrive dans la poche après une saison de travail.
Pour l’État et les industriels, la question est différente : comment augmenter la valeur créée par la matière première sans fragiliser l’équilibre économique de la filière ?
Ces deux préoccupations ne doivent pas être opposées.
Une transformation locale ambitieuse qui ne profite pas suffisamment aux producteurs resterait incomplète. À l’inverse, une production agricole dynamique sans industrie locale suffisamment profonde laisse une partie de la valeur partir hors du pays.
Le véritable enjeu est donc celui du partage de la valeur.

Le numérique arrive aussi dans la plantation
Autre évolution moins spectaculaire qu’une usine, mais potentiellement déterminante : la traçabilité.
Depuis le 1er septembre 2026, le Système national de traçabilité (SNT) du café et du cacao entre dans sa phase générale et la carte du producteur devient obligatoire. Le dispositif prévoit notamment l’enrôlement des producteurs, la cartographie des parcelles et le contrôle de conformité des achats.
Cette réforme répond notamment aux nouvelles exigences des marchés internationaux en matière de traçabilité et de lutte contre la déforestation.
La technologie quitte ainsi progressivement les bureaux d’Abidjan pour entrer dans la géographie même des plantations.
Une parcelle doit pouvoir être identifiée. Un producteur doit pouvoir être rattaché à une production. Une fève destinée à certains marchés doit pouvoir être suivie dans la chaîne.
Ce changement est loin d’être secondaire.
À terme, la qualité d’un cacao ne se résumera plus seulement à son goût, à sa fermentation ou à son taux d’humidité. Son histoire documentaire comptera également.
Une exigence qui peut devenir un avantage africain
La traçabilité est souvent présentée comme une contrainte imposée par les marchés extérieurs.
Elle peut aussi devenir un outil de structuration de la filière.
Le Conseil du Café-Cacao associe d’ailleurs cette réforme à l’accès aux programmes de productivité, de durabilité et de traçabilité.
Pour les transformateurs africains, disposer d’une matière première correctement identifiée peut également faciliter le travail sur la qualité, les cahiers des charges et la différenciation des produits.
Mais il faudra éviter un piège : croire qu’une plateforme numérique suffit à rendre une filière durable.
La traçabilité permet de savoir d’où vient le produit. Elle ne garantit pas, à elle seule, que toutes les pratiques agricoles, sociales ou environnementales sont satisfaisantes.
Elle est un outil de contrôle et de preuve. Pas une certification magique.

Le chocolat ivoirien doit encore trouver son identité
C’est ici que l’histoire devient particulièrement intéressante pour l’Afrique.
La transformation locale ne devrait pas se limiter à reproduire les mêmes tablettes que celles déjà présentes dans les rayons européens.
La Côte d’Ivoire possède une matière première, mais aussi un univers alimentaire capable d’inspirer des créations singulières.
Café, gingembre, noix de cajou, coco, vanille, piment, hibiscus, fruits tropicaux, sésame ou certaines plantes aromatiques peuvent dialoguer avec le cacao.
Mais là encore, prudence.
Le simple fait d’ajouter une épice africaine à une tablette ne crée pas automatiquement un produit innovant.
Il faut maîtriser la formulation, les interactions aromatiques, la stabilité du produit, la sécurité sanitaire, la conservation, le dosage et l’acceptabilité par le consommateur.
Autrement dit : le terroir doit entrer dans le laboratoire avant d’entrer dans l’emballage.
C’est probablement à cet endroit que les savoirs culinaires africains et la recherche agroalimentaire peuvent commencer à véritablement se rencontrer.

CE QUI SE PASSE SUR LE TERRAIN
Démontré / documenté
- La Côte d’Ivoire dispose déjà d’une capacité industrielle importante de transformation du cacao.
- 650 000 tonnes ont été transformées durant la campagne 2025-2026, selon le Conseil du Café-Cacao.
- La capacité installée annoncée doit atteindre 1,344 million de tonnes en 2026-2027.
- Le Système national de traçabilité entre en vigueur à grande échelle le 1er septembre 2026.
- Le prix minimum garanti de la campagne principale 2026-2027 est fixé à 1 200 FCFA/kg pour le cacao et 1 300 FCFA/kg pour le café.
Prometteur mais encore à confirmer
L’augmentation des capacités industrielles peut permettre à la Côte d’Ivoire de capter davantage de valeur ajoutée. Mais une capacité installée supplémentaire ne garantit pas automatiquement une progression équivalente de la production de chocolat ou des revenus des producteurs.
De même, l’entrée en vigueur du SNT constitue un outil important de traçabilité, mais son efficacité dépendra de son déploiement réel sur le terrain, de la qualité des données et de l’adhésion des acteurs.
À ne pas présenter comme une preuve
Il serait abusif d’affirmer que la transformation locale entraînera mécaniquement une hausse des revenus des planteurs.
Il serait également excessif de présenter la digitalisation comme une solution automatique aux problèmes de la filière.
Enfin, la présence d’épices ou de plantes africaines dans des chocolats ne constitue pas, en elle-même, une innovation scientifique. L’innovation doit être démontrée par le procédé, la formulation, les performances du produit ou son modèle économique.

Le vrai test commencera après les discours
Les JNCC 2026 affichent une ambition juste : faire de la jeunesse un acteur de la cacao-culture du futur et accélérer le passage de la production à la création de valeur.
Mais une politique industrielle se juge moins à la force de ses slogans qu’à ce qui reste dans le pays après la vente du produit.
Combien de jeunes entreprises pourront réellement émerger ?
Combien d’emplois qualifiés seront créés autour de la transformation ?
Quelle place pour les PME ivoiriennes face aux grands industriels ?
Quelle part de la valeur supplémentaire reviendra au producteur ?
Et surtout : la Côte d’Ivoire saura-t-elle construire des marques africaines capables de vendre non seulement une matière première transformée, mais une véritable signature gustative ivoirienne ?
Les JNCC donnent le cap. La prochaine étape sera de vérifier ce qui se construit derrière les portes des usines, dans les laboratoires, les ateliers de chocolatiers et jusque dans les plantations.
Car le cacao ivoirien a déjà appris à conquérir le monde sous forme de fèves.
Le prochain défi sera de lui apprendre à y entrer avec un passeport ivoirien jusque dans la tablette.













