À Safa-Manois, dans la sous-préfecture de Dakpadou, le 27 août 2026, le geste était symbolique : mettre des plants en terre. Mais derrière ces jeunes arbres se trouve une question beaucoup plus concrète pour la Côte d’Ivoire : comment produire davantage sans reproduire la disparition des espaces forestiers ? La concession de Bolo-Ouest confiée à KAMIS S.A. entend précisément répondre à cette équation, avec du reboisement, du palmier à huile et des activités économiques destinées aux populations riveraines.
Bolo-Ouest n’est pas une plantation ordinaire
Bolo-Ouest appartient aux agro-forêts créées dans le domaine forestier privé de l’État. Le décret ivoirien de 2024 recense une superficie de 6 605 hectares pour Bolo-Ouest.
Le projet porté par KAMIS S.A. s’inscrit dans une convention de concession conclue avec l’État en 2023. Son principe est simple sur le papier : réhabiliter un espace forestier dégradé tout en permettant une activité agricole et économique.
Mais le ministère des Eaux et Forêts a posé une limite qui mérite d’être retenue. « Une concession agroforestière n’est pas une concession agricole », rappelle le ministre Jacques Assahoré Konan dans le compte rendu officiel de la cérémonie. La vocation première de Bolo-Ouest reste la restauration du couvert forestier ; le palmier à huile doit constituer un accompagnement économique.
Cette précision change la lecture du projet. Le sujet n’est donc pas simplement de planter des palmiers et quelques arbres entre les rangées. Il s’agit de vérifier, dans le temps, si l’activité agricole reste effectivement compatible avec les objectifs forestiers annoncés.
200 hectares annoncés, mais un programme plus vaste
Le lancement du 27 août porte sur un bloc de 200 hectares de reboisement, selon les informations communiquées à l’occasion de la cérémonie. Mais ce chiffre ne doit pas être confondu avec l’ensemble du programme.
L’AIP rapporte que KAMIS-CI ambitionne, pour 2026, 1 500 hectares de plantations de palmier à huile et 500 hectares de reboisement. À terme, le programme annoncé prévoit 3 762 hectares de palmier à huile et 2 295 hectares de reboisement.
Le ministère, de son côté, indique déjà 181 hectares de plantations de palmier à huile et 50 hectares de reboisement réalisés en liaison avec la SODEFOR, avec 314 travailleurs recrutés parmi les communautés riveraines.
Ces chiffres permettent de comprendre l’échelle du projet. Les 200 hectares lancés en août constituent donc une étape d’un programme beaucoup plus large.

Le palmier à huile : opportunité économique, mais pas équivalent écologique de la forêt
C’est probablement ici que se situe le principal point de vigilance.
Le palmier à huile est une culture agricole importante en Côte d’Ivoire. Il peut générer des revenus, alimenter une chaîne de transformation et créer des emplois locaux. Mais une plantation de palmier à huile ne remplace pas une forêt naturelle.
La différence concerne notamment la diversité végétale, les habitats disponibles pour la faune, la structure des écosystèmes et les fonctions écologiques associées aux forêts.
Le programme de Bolo-Ouest prévoit justement d’associer les plantations agricoles à des essences forestières tropicales telles que l’iroko, le bété, l’ilomba, l’acajou, le sipo, le tiama et le koto, selon l’AIP.
Cette diversité annoncée est importante. Mais elle ne suffit pas, à elle seule, à démontrer qu’une restauration écologique réussit. La vraie mesure sera le devenir des parcelles plusieurs années après leur plantation.
Combien d’arbres survivent ? Quelle diversité atteint l’âge adulte ? Les cours d’eau sont-ils protégés ? Les sols conservent-ils leurs fonctions ? Quelle pression les pesticides exercent-ils sur les milieux ? Voilà les indicateurs qui permettront de passer du discours de restauration à une évaluation environnementale réelle.
La promesse économique se jouera aussi dans les villages
Bolo-Ouest ne concerne pas uniquement les arbres.
Le ministère indique que le projet doit créer des emplois, des revenus et de nouvelles activités économiques pour les populations riveraines. Une attention particulière est annoncée pour les jeunes et les femmes, notamment dans les pépinières, l’entretien des plantations et la transformation agricole.
C’est un aspect particulièrement intéressant pour l’économie rurale ivoirienne.
Une pépinière n’est pas seulement un lieu où l’on produit des plants. Elle peut devenir une petite activité économique locale : collecte de semences, production de plants, entretien, transport, plantation et suivi. La transformation agricole peut ensuite prolonger cette chaîne de valeur.
Mais là encore, une promesse d’emplois ne constitue pas encore un bilan économique. Le nombre d’emplois durables, leur rémunération, la part effectivement attribuée aux habitants des villages riverains et la place accordée aux femmes devront être documentés au fil du projet.
Le ministère indique toutefois que KAMIS S.A. a déjà recruté 314 travailleurs issus des communautés riveraines.

Une usine annoncée : le prochain test sera celui de la transformation
Le volet industriel ajoute une deuxième dimension au projet.
Le texte initial consulté par Épiracine fait état d’une usine de transformation du palmier à huile d’une capacité annoncée de 70 tonnes, sur un site de 10 hectares à Dakpadou.
Cette donnée reste cependant à confirmer. En effet, le compte rendu actuellement disponible sur le site du ministère confirme que KAMIS S.A. a engagé des investissements dans la transformation de l’huile de palme, mais ne reprend pas dans son texte accessible les chiffres de 70 tonnes et de 10 hectares.
La traçabilité écologique sera aussi importante que la plantation
Le ministère impose plusieurs exigences environnementales au projet : limitation de l’utilisation des pesticides, protection de la biodiversité et préservation des zones sensibles, notamment les cours d’eau qui irriguent l’agro-forêt. Une évaluation à mi-parcours est annoncée pour 2028.
Cette échéance sera intéressante.
Elle permettra notamment de comparer les surfaces effectivement reboisées avec les objectifs annoncés et d’observer le taux de survie des plantations.
Mais un bon indicateur ne devrait pas être uniquement le nombre d’arbres plantés. En foresterie, planter est le début du travail, pas son résultat.
Un arbre mort six mois après sa mise en terre compte dans une opération de plantation ; il ne compte pas de la même manière dans une restauration forestière réussie.
Une forêt à reconstruire dans un pays qui veut inverser la courbe
Le projet de Bolo-Ouest s’inscrit dans l’objectif national de porter la couverture forestière ivoirienne à 20 % à l’horizon 2030, contre environ 9 % en 2020, selon le ministère.
Le contraste donne la mesure du chantier.
La Côte d’Ivoire ne cherche plus seulement à protéger les derniers massifs forestiers. Elle doit aussi restaurer des territoires dégradés et inventer des modèles capables de faire travailler ensemble agriculture, industrie, biodiversité et communautés.
C’est précisément ce qui rend Bolo-Ouest intéressant à suivre.
Pas parce qu’un projet agroforestier serait automatiquement « durable ». Mais parce qu’il offre une occasion de vérifier, sur le terrain, si les engagements environnementaux et économiques avancent réellement ensemble.

Ce que dit la science
Démontré / documenté
- Une plantation de palmier à huile est une culture agricole et ne constitue pas l’équivalent fonctionnel d’une forêt naturelle.
- La diversité des essences végétales est un élément important dans les systèmes agroforestiers et les stratégies de restauration, mais elle doit être évaluée dans la durée.
- La survie et la croissance des arbres plantés sont des indicateurs essentiels pour apprécier les résultats d’un programme de reboisement.
- La protection des cours d’eau et la limitation des pressions liées aux pesticides font partie des enjeux environnementaux pertinents pour les systèmes agricoles.
Prometteur mais encore à confirmer
L’association entre production de palmier à huile, restauration forestière et développement économique local peut constituer un modèle intéressant, à condition que les objectifs agricoles ne prennent pas le pas sur les objectifs de restauration.
Les perspectives d’emploi dans les pépinières, l’entretien, la transformation agricole et les activités connexes sont également crédibles, mais leur impact réel devra être mesuré : nombre d’emplois durables, revenus générés, bénéficiaires locaux et participation des femmes.
À ne pas présenter comme une preuve
Le simple fait de planter des essences forestières ne permet pas encore de conclure à une restauration écologique réussie.
De même, la présence d’essences traditionnellement utilisées par des communautés africaines ne permet pas d’affirmer une propriété médicinale ou cosmétique particulière sans données scientifiques correspondant précisément à l’allégation.
Enfin, l’annonce d’une usine ne permet pas encore de mesurer son impact économique : capacité réelle, calendrier de construction, investissements, emplois directs et indirects et volumes transformés restent à documenter.
Ce que l’on devrait regarder en 2028
Bolo-Ouest sera plus intéressant à évaluer avec un tableau de bord qu’avec une photographie de cérémonie.
Surface réellement reboisée.
Taux de survie des arbres.
Diversité des essences.
Évolution des zones riveraines.
Protection des cours d’eau.
Usage réel des pesticides.
Surface agricole effectivement implantée.
Nombre et qualité des emplois locaux.
Participation des femmes et des jeunes.
État d’avancement de l’unité de transformation.
C’est sur ces données que se jouera la crédibilité du modèle.
En Conclusion, à Bolo-Ouest, le premier arbre a déjà été planté. Le plus difficile reste maintenant de faire pousser le modèle économique et écologique qui doit l’accompagner.
Pour la Côte d’Ivoire, l’enjeu n’est pas seulement de reboiser des hectares : c’est de démontrer qu’une terre peut produire, employer, transformer et nourrir une économie locale sans que la forêt soit toujours la variable d’ajustement.
Une forêt restaurée ne se mesure pas au nombre de plants mis en terre, mais au paysage qu’ils laisseront aux générations suivantes.

















