Créée en 2000, l’entreprise s’est construite autour d’une idée alors loin d’être évidente : ne pas se contenter de produire et d’exporter la noix brute, mais lui faire subir une première transformation industrielle en Côte d’Ivoire.
Le choix paraît aujourd’hui presque naturel. Il ne l’était pas au début de l’aventure.
La SITA est officiellement présentée par les autorités ivoiriennes comme une entreprise agro-industrielle à capitaux ivoiriens, pionnière dans la filière noix de cajou. Son siège social est établi à Odienné et son objet couvre notamment le traitement industriel de produits, en particulier la noix de cajou, mais également l’import-export, la commercialisation et la distribution.
Son capital social est documenté à 2 milliards de francs CFA, détenu à 100 % par des opérateurs nationaux dans le dossier du Prix national d’Excellence 2018.
Autrement dit, SITA SA n’est pas seulement une entreprise qui achète des noix.
Elle appartient à cette génération d’entreprises ivoiriennes qui cherchent à transformer une ressource agricole en activité industrielle durable.
Pourquoi transformer l’anacarde en Côte d’Ivoire ?
La question paraît simple. Elle est en réalité au centre de l’un des grands défis de l’agriculture africaine. Produire une matière première ne suffit pas toujours à capter sa valeur.
Entre une noix brute et une amande prête à être commercialisée, il existe une succession d’opérations : séchage, calibrage, cuisson ou traitement thermique, décorticage, séparation, dépelliculage, tri, classification, contrôle qualité, conditionnement.
Chaque étape mobilise des équipements, de la main-d’œuvre, des compétences, de la logistique et des normes. C’est précisément cette chaîne que SITA a choisi d’investir.
Le dossier du Prix national d’Excellence 2019 décrit l’entreprise comme disposant de machines automatiques et performantes, d’un réseau de distribution permettant de développer ses exportations et d’une organisation jugée solide sur les plans comptable, logistique et technique. Cette même distinction lui a été attribuée dans la catégorie de la Meilleure entreprise exportatrice.
Le message économique est limpide : transformer localement, c’est créer davantage de valeur avant l’exportation.
Une usine implantée loin d’Abidjan

L’une des particularités de SITA SA est aussi géographique. L’entreprise est implantée à Odienné, dans le Denguélé.
Ce choix donne à l’entreprise une dimension territoriale qui dépasse les seuls chiffres de production. Dans une région éloignée du principal centre économique du pays, installer une activité industrielle signifie créer des emplois, structurer des fournisseurs, faire circuler des revenus et donner une raison supplémentaire aux jeunes actifs de ne pas considérer l’exode comme l’unique horizon professionnel.
Le dossier officiel du Prix national d’Excellence 2019 souligne précisément la contribution de SITA au développement local, à la création d’emplois et de richesses ainsi qu’à la réduction des disparités régionales.
L’industrie n’a donc pas seulement une adresse. Elle a un territoire.
Des chiffres qui racontent une industrie
Les capacités de production de SITA apparaissent sous différentes valeurs selon les périodes et les documents que nous avons consultés.
Le dossier du Prix national d’Excellence 2018 par exemple, indique une capacité installée de 50 tonnes par jour, soit une capacité annuelle annoncée de 15 000 tonnes.
Un document plus récent consacré à la stratégie de développement du District autonome du Denguélé évoque, pour sa part, une évolution de la capacité de SITA de 10 000 tonnes par an vers un objectif de 15 000 tonnes en 2025.
La documentation publique de l’entreprise annonce aujourd’hui une capacité installée de 20 000 tonnes par an. Cette différence entre les chiffres publiés selon les années rappelle une règle élémentaire lorsqu’on parle d’industrie : une capacité installée, une capacité effectivement utilisée et un objectif de production ne sont pas nécessairement la même chose.
Il serait donc imprudent de transformer automatiquement le chiffre le plus récent en volume effectivement transformé chaque année.
Ce que les sources permettent d’établir sans ambiguïté, en revanche, c’est que SITA a progressivement investi dans une capacité industrielle significative de transformation de l’anacarde.
Des femmes derrière les machines
Une usine de cajou, ce sont des machines. Mais ce sont surtout des femmes et des hommes qui les font fonctionner. Dans le cas de SITA, la dimension féminine est particulièrement marquée.
En 2023, l’UEMOA présentait SITA comme une entreprise employant alors 850 salariés, dont 80 % de femmes. Un autre document officiel ivoirien, établi en 2019, faisait état de 800 employés.
Ces chiffres correspondent à des périodes différentes et ne doivent donc pas être présentés comme un effectif actuel sans nouvelle vérification.
Ils donnent néanmoins une indication importante : la transformation industrielle de l’anacarde est aussi une économie féminine.
Décorticage, calibrage, cuisson, contrôle qualité, classification, dépelliculage, séchage : une cérémonie organisée à Odienné en juillet 2026 a justement mis à l’honneur des agents de SITA exerçant dans plusieurs de ces métiers.
Derrière l’amande blanche que le consommateur découvre dans un sachet, il y a donc une succession de gestes professionnels rarement visibles.
De la noix brute à l’amande exportable

Le travail industriel commence bien avant que la noix ne devienne ce produit doré et croquant que l’on retrouve dans les épiceries.
La noix brute doit être préparée, traitée puis ouverte afin d’en extraire l’amande sans trop l’endommager.
Cette étape est cruciale.
Une amande cassée ou mal classée n’a pas nécessairement la même valeur commerciale qu’une amande entière répondant aux standards recherchés par les marchés internationaux.
C’est pourquoi la transformation du cajou est aussi une affaire de précision.
La qualité ne se résume pas à la taille de l’usine. Elle se joue dans la régularité du procédé, l’hygiène, le contrôle des lots, le stockage, le conditionnement et la conformité aux exigences des marchés visés.
SITA a ainsi obtenu l’autorisation d’exporter des amandes blanches vers les États-Unis, selon le dossier du Prix national d’Excellence 2018.
C’est un détail technique qui en dit long : pour entrer sur certains marchés, l’entreprise doit répondre à des exigences qui dépassent largement la simple disponibilité de la matière première.
L’exportation, mais pas à n’importe quel prix
SITA est également une entreprise tournée vers l’international. Les sources disponibles mentionnent notamment des exportations vers les États-Unis et les pays du Golfe.
La société dispose également d’une présence aux États-Unis à travers SITA Kernel LLC, orientée vers la commercialisation et la distribution de produits issus du cajou.
Cette ouverture internationale constitue un atout, mais elle place également l’entreprise face à une équation complexe : être compétitive sur des marchés où la qualité, la traçabilité, les normes sanitaires, la régularité des approvisionnements et les coûts logistiques sont déterminants.
Le véritable défi d’une industrie africaine d’exportation n’est donc pas seulement de produire.
Il est de produire au niveau de qualité attendu par le marché mondial, tout en conservant une part significative de la valeur sur le territoire d’origine.
Une histoire qui commence avant SITA

La société porte le nom d’une femme : Massogbé Touré Diabaté.
Mais dans cette nouvelle lecture de son parcours, elle n’est plus le sujet principal. Elle devient plutôt la clé qui permet de comprendre pourquoi SITA existe.
Avant l’usine, il y a eu les plantations.
Avant les machines, il y a eu la sensibilisation des producteurs.
Et avant l’industrie, il y a eu une intuition.
Après une expérience professionnelle et une mission à Madras, en Inde, Massogbé Touré Diabaté découvre une filière cajou déjà fortement valorisée. De retour en Côte d’Ivoire, elle commence à promouvoir l’anacarde dans le Nord du pays.
Les sources situent son engagement dans la filière autour de 1980-1981, avec la création de la Coopérative des planteurs d’anacardier de Côte d’Ivoire, la COPLACI.
Selon le Africa CEO Forum, sa campagne de promotion des plants d’anacardier a contribué à faire passer la zone couverte par les plantations de 120 hectares en 1980 à plus de 30 000 hectares. Ce chiffre concerne la zone couverte par la campagne et ne doit pas être confondu avec une propriété foncière personnelle.
C’est cette première étape qui conduit ensuite à SITA.
Le passage décisif est effectué en 2000, lorsque la production agricole laisse progressivement place à la transformation industrielle. Massogbé Touré Diabaté explique elle-même que l’activité était jusque-là centrée sur la production d’anacarde et que l’entreprise est ensuite passée à la transformation afin de pérenniser son activité.
Le parcours personnel devient alors indissociable de l’histoire industrielle de l’entreprise.
Une entreprise qui a aussi reçu les honneurs de l’État
La reconnaissance institutionnelle de SITA ne s’est pas limitée à son activité commerciale.
En 2019, l’entreprise a reçu le Prix national d’Excellence de la Meilleure Entreprise Exportatrice.
Le dossier officiel mentionne notamment son capital de 2 milliards de FCFA, ses 800 employés à cette période, sa capacité de production, son réseau de distribution, ses capacités techniques et sa contribution au développement local.
Massogbé Touré Diabaté avait, un an auparavant, reçu le Prix national d’Excellence du Meilleur Chef d’Entreprise, catégorie Femme, pour la SITA. Le document officiel présentait alors l’entreprise comme une société agro-industrielle à capitaux ivoiriens, pionnière dans la filière cajou.
Ces distinctions sont à replacer dans leur contexte : elles relèvent de la reconnaissance institutionnelle et ne constituent pas, à elles seules, un audit indépendant de la performance de SITA.
Elles montrent toutefois la place acquise par l’entreprise dans le paysage agro-industriel ivoirien.
Et demain, que faire de la coque ?

C’est peut-être là que l’histoire de SITA devient particulièrement intéressante pour ceux qui regardent l’anacarde non plus seulement comme un aliment, mais comme une matière première à plusieurs vies.
Une noix de cajou transformée laisse derrière elle une coque.
Or cette coque contient le CNSL, ou Cashew Nut Shell Liquid, un liquide riche en composés phénoliques tels que l’acide anacardique, le cardanol et le cardol.
Des chercheurs africains et internationaux étudient depuis plusieurs années les propriétés et les possibilités de valorisation de ces composés.
Certaines recherches ont exploré leurs applications potentielles dans les matériaux, la chimie, l’agriculture ou encore la cosmétique.
Mais il faut immédiatement freiner l’emballement.
Une activité observée en laboratoire ne signifie pas qu’un produit cosmétique à base de CNSL est automatiquement efficace ou sûr pour la peau. Les travaux scientifiques disponibles constituent des pistes de recherche ; ils ne permettent pas de transformer chaque propriété biologique observée en promesse commerciale.
Pour une entreprise comme SITA, l’enjeu de demain pourrait donc être moins de vendre davantage de noix que de valoriser davantage chaque partie de la noix.
C’est la logique même de l’économie circulaire.
La prochaine étape : transformer davantage, valoriser mieux
Le modèle SITA soulève finalement une question qui dépasse l’entreprise.
La Côte d’Ivoire produit massivement de l’anacarde. Mais quelle part de la valeur créée par cette ressource reste réellement dans le pays ?
La transformation industrielle apporte une première réponse.
La seconde pourrait venir de la diversification des produits : ingrédients alimentaires, produits torréfiés, sous-produits industriels, valorisation des coques et recherche sur les molécules qu’elles contiennent.
La troisième est plus stratégique encore : développer les compétences locales.
Ingénieurs, techniciens, laboratoires d’analyse, spécialistes de la qualité, logisticiens, formulateurs, chercheurs, experts de la réglementation, spécialistes de la propriété intellectuelle.
Car une véritable souveraineté industrielle ne consiste pas uniquement à posséder une usine.
Elle consiste aussi à maîtriser la connaissance qui permet de faire fonctionner, améliorer et diversifier cette usine.
SITA SA, une histoire ivoirienne de valeur ajoutée

Il serait réducteur de résumer SITA SA à la réussite personnelle de sa fondatrice.
L’entreprise représente quelque chose de plus vaste.
Elle raconte le passage d’une agriculture principalement tournée vers la production à une logique où la transformation devient un levier de développement territorial.
Elle raconte aussi le rôle des femmes dans l’industrie, la nécessité de rapprocher les unités de transformation des bassins de production et l’importance des marchés internationaux.
Et elle pose une question essentielle pour l’avenir de l’agro-industrie africaine : combien de richesses supplémentaires peut-on créer à partir de matières premières que nous produisons déjà ?
L’anacarde ivoirien possède une histoire agricole.
SITA SA lui a ajouté une histoire industrielle.
La prochaine page pourrait bien être scientifique : celle d’une Afrique capable non seulement de cultiver ses ressources, de les transformer et de les exporter, mais aussi d’en étudier les molécules, d’en développer les usages et d’en protéger la valeur.
Ce que dit la science
Démontré / documenté
- La transformation industrielle de l’anacarde permet de produire des amandes destinées notamment aux marchés alimentaires internationaux.
- Les coques de cajou contiennent le CNSL, riche en composés phénoliques tels que l’acide anacardique, le cardanol et le cardol.
- Des recherches scientifiques africaines étudient les caractéristiques et les possibilités de valorisation de ces sous-produits.
Prometteur mais encore à confirmer
- Le CNSL et certains de ses composés présentent un intérêt potentiel pour différentes applications industrielles, notamment dans la chimie des matériaux et certaines recherches cosmétiques.
- La valorisation industrielle des coques pourrait renforcer l’économie circulaire de la filière cajou.
- Des travaux supplémentaires sont nécessaires pour transformer ces pistes scientifiques en applications commerciales sûres, standardisées et réglementairement conformes.
À ne pas présenter comme une preuve
- Une activité biologique observée en laboratoire ne prouve pas l’efficacité d’un produit cosmétique sur l’être humain.
- Le CNSL ne doit pas être présenté comme un traitement médical.
- Une matière première naturelle n’est pas automatiquement sans risque.
- Le potentiel cosmétique d’un composé issu du cajou ne justifie pas, à lui seul, des promesses telles que « rajeunit la peau », « élimine les taches » ou « protège du soleil ».
Massogbé Touré Diabaté, derrière la machine
Massogbé Touré Diabaté reste indissociable de SITA SA.
Mais son parcours prend ici une autre dimension : celle d’une entrepreneure qui a compris qu’une filière agricole ne pouvait durablement progresser sans franchir le portail de l’usine.
Elle a commencé par convaincre des producteurs.
Elle a ensuite investi dans la transformation.
Et depuis, SITA SA s’est inscrite dans une histoire plus grande qu’elle-même : celle d’une Côte d’Ivoire qui cherche à conserver davantage de valeur autour de ses propres matières premières.
À Odienné, la noix de cajou ne raconte donc plus seulement l’histoire d’un arbre et de sa récolte.
Elle raconte ce qui peut arriver lorsqu’une matière première cesse d’être une simple marchandise et devient le point de départ d’une industrie.















